Une journée de prise de vues dans le centre de la Corse. Le temps maussade nous fait craindre la pluie (c’est aussi possible en Corse). La motivation est grande mais des routes parcourues et re-parcourues laissent, à priori, peu de perspectives quant à de nouveaux sujets. Arrivés à Ponte Leccia, commune du centre de la Corse, nous empruntons les petites ruelles et apercevons un bâtiment en ruines. Alors que nous entrons, nous découvrons un spectacle ahurissant qui me fait immédiatement penser à un décor de Mad Max. Je flashe sur cette épave de 2 Cv mais fais néanmoins un tour complet du bâtiment désaffecté. Je reviens finalement à mon sujet initial avec excitation. Je me suis limité à cette prise de vues pour cette fois et, quittant une référence cinématographique pour une autre, je me suis dit: « I’ll be back ». Un petit-crème plus tard nous apprenions du tenancier du bar que cette structure désaffectée servait pour le retraitement des eaux, jusque dans les années 60.
Lors d’un voyage à Lyon, alors que je pérégrinais sans but, à la recherche d’une image à faire (j’aime à croire occasionnellement que l’on « fait » les photos plus qu’on ne les « prend »), je me retrouvai devant cette question peinte sur un mur: « Pourquoi j’écris sur vos murs ?« . En ce jour maussade d’un avril qui ne tenait pas ses promesses, ce morceau de ville terne et triste, surmonté d’une couche intense de nuages, me décrivit l’âme de l’auteur du tag. La violence que je notai dans cette question, ouvrant la porte à tant d’autres, je pus la teinter d’un pacifisme paradoxal dans la vision du camion, conjointement blanc et auréolé d’une fleur à forte symbolique. Je dus me rendre à l’évidence en abordant comme illusoire l’embellie née de cette présence rassurante. La lueur d’espoir que je crus déceler, entre ciel menaçant et barrière rigide, restait irrémédiablement enfermée dans son improbabilité. Après avoir quitté cet endroit, je continuai de me demander pourquoi il ou elle écrivait sur nos murs; était-ce seulement mon mur d’ailleurs ? A qui l’auteur attribuait-il la coupable propriété de ces frontières bétonnées ? Sans parvenir à me situer d’un côté ou de l’autre du mur, je décidai d’intituler ma série: « Pourquoi j’écris sur vos murs ? ».
Pauvres poètes, nous nous sommes épris des routes sans majuscule, avec chaussée, bas-côtés et numéros, celles qui se construisent et se cartographient, qui s’abîment, se réparent, s’empruntent, se quittent, et même, pour notre plus grand plaisir, se photographient.
Régis Debray / Les cahiers de médiologie « Qu’est-ce qu’une route ?«
Il y a de la violence dans la route qui fait une trouée dans la campagne au risque de rompre son harmonie, d’interrompre le parcours du gibier, voire de corrompre les eaux de source.
Odon Vallet / Les cahiers de médiologie « Qu’est-ce qu’une route ?«
Je suis toujours fasciné par le fait que la moindre parcelle de surface disponible subisse immanquablement les assauts de tagers impénitents. Art pour certains, pollution visuelle pour d’autres, les graffiti n’en font pas moins partie du paysage, au delà de l’urbain auxquels ils furent, un temps, associés. Sur cette plage de Biville, régulièrement soumise aux intempéries normandes, l’artiste (ou vandale) témoigne, outre son message, de la bonne dose de motivation qui l’aura amené (de façon présumée nocturne) à répandre son aérosol calligraphe sur cette improbable surface. Il est par ailleurs permis de se demander si l’importance du message le justifie… symbolique ésotérique, message amoureux, j’en suis encore à m’interroger sur le sens, d’emblée peu accessible, de ce « baby ». Ce ne sont ni le froid ni le vent, associés pervers de ce matin de novembre, qui eurent raison de mon entêtement à lui trouver un sens, mais un constat d’échec. Aucune des pistes envisagées ne suscita mon enthousiasme. Seule la notion de trace, antinomie de l’empreinte à vocation éphémère, trouva grâce à mes yeux, en dépit de l’anonymat de l’auteur, paradoxal dans le contexte envisagé.
Mon goût pour la photographie de graffiti me pose accessoirement problème. Un sentiment récurrent et dérangeant me laisse à penser que je suis, en l’occurrence, la moitié de l’artiste auteur. Je me plais néanmoins à aborder parfois le contexte extérieur au graffiti, de mon fait quant à lui, comme justification suffisante de ces photographies. Cette auto-thérapie, pour rassurante qu’elle apparaisse, n’éteint toutefois pas mes doutes. Pour autant, toujours selon cette approche, un paysage façonné par la nature peut-il, de la même manière être revendiqué par un photographe dont le talent se résume in fine à être là, avec son matériel et la technique qui y est certes associée ? Si le peintre crée de toute pièce, nous photographes ne ferons jamais que prélever. Cette conclusion m’apaise quant à la photo de graffiti, mais elle ouvre d’autres réflexions qu’il serait déraisonnable d’aborder à cette heure avancée de la nuit…
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