Epopée du Grand Canyon

Grand Canyon National Park (Arizona) / 2013

 

Ce jour frais et pluvieux de juillet fut donc le jour prévu de visite du Grand Canyon…
Une centaine de kilomètres le sépare de Williams, où nous aurons nos quartiers pour la nuit prochaine, dans un Hilton destiné à ceux qui ne manqueront pas de cotiser 45 années durant..

Notons au passage que Williams se situe à 2100 m d’altitude et que la température, en ce beau dimanche de juillet, ne dépasse pas les 15. Bon, ça ne nous inquiète pas plus que ça, nous mangeons quotidiennement chez Mc Do où la climatisation délivre systématiquement, on ne sait pour quelle raison, une température proche de celle des pôles…

Nous voilà donc partis pour l’indescriptible Grand Canyon, utilement équipés de nos tee shirts, bermudas et chaussures légères, le tout agrémenté d’un sac photo dont le port dorsal s’apparente à un acte de torture et de barbarie.

Un p’tit roupillon de mes deux compagnons d’infortune et nous voilà enfin à la porte du majestueux et grandiose, porte dont le franchissement vous déleste accessoirement de 25$.

En personnes prévoyantes (notre accoutrement en atteste), et compte tenu de l’heure avancée, nous nous abandonnons immédiatement à notre fast food quotidien (prions pour qu’on nous en délivre…amen), fast food que les américains n’ont pas manqué d’installer aux portes du GC. (On se connaît maintenant, je le tutoie..).

Le parc national, en dépit d’une célébrité internationale, nous reçoit sous des trombes d’eau auxquelles succède bientôt une grêle nourrie qui nous fait craindre pour la caution du Chevy. Les trépieds font grise mine sous le haillon du SUV, assurés qu’ils sont désormais de ne pas quitter le coffre pour l’après-midi au moins.

Cette première expérience du GC nous amène, une bonne demi heure durant, à suivre d’un regard dépité et consterné, et bien au sec quant à nous, les courses essoufflées d’occidentaux au moins en surpoids, tentant, mais en vain, de se soustraire à un déluge sans pitié.

Et puis, en raison d’une vraisemblable intervention divine, que notre présence aura inspirée, la radée monstrueuse laisse bientôt la place à un soleil certes timide mais suffisant pour relever le niveau de nos enthousiasmes en berne.

Nous bravons les 12 degrés affichés et nous précipitons au bord du gouffre, désormais teinté de pastel et surmonté de nuages extravagants, à même de satisfaire le plus exigeant des photographes. Le téléobjectif en érection, nous shootons la roche, tutoyons le vide, le mode rafale ne parvient pas à suivre notre fougue, l’autofocus vacille, la carte 32 Go met un genou à terre, les paramètres sont au rouge, la technologie japonaise serait-elle prise à défaut ??

250 déclenchements plus tard, la sainte trinité que nous constituons se retrouve afin d’échanger, le sourire aux lèvres, quant à l’embellie qui nous est accordée. Après l’expression de quelques onomatopées, souvent ponctuées du point d’exclamation, nous prenons, sans nous en rendre compte, des directions différentes, désormais empreints d’une assurance outrancière.

Je n’ai plus mes amis à vue, les présume ensemble et continue mon petit bonhomme de chemin le long du GC, portant le coup de grâce à la carte 32 Go ci-avant évoquée.

Et puis, brusquement, en pleine expression de notre talent photographique, voilà que la nature tente de reprendre ses droits en nous avertissant d’un éclair par ci par là et de quelques éclats de tonnerre, bien incapables de faire vaciller nos certitudes.

Pourtant elle insiste, hausse le ton, claque et tonne, nous donne l’opportunité de rejoindre un abri à temps, mais rien n’y fait. Tout à notre ardeur, nous n’entendons rien d’une nature qui finira par nous contraindre à une fuite désespérée vers quelque refuge improbable.

Je suis seul, sans nouvelles des deux autres pieds nickelés, essuyant les premières gouttes annonciatrices d’un nouveau déluge. Je commence à courir vers notre stationnement présumé mais les parkings se succèdent par dizaines ; de haies en camping cars, je franchis les espaces de stationnement un à un, sous une pluie désormais abondante. Aucune accalmie visuelle, pas de Chevy en vue, aucun signe de mes amis, la pluie s’intensifie et le tonnerre claque.

Mon sac est-il étanche ? Mes amis sont-ils à l’abri ? Sont-ils ensemble ou bien, comme moi, livrés à la fragilité de l’existence ? Comment va mon chien ? Mon salaire est-il viré ? Quelle est la situation des montants compensatoires ? Le questionnement m’assaille, les interrogations existentielles me taraudent quand j’aperçois enfin le « visitor center », en l’occurrence appréhendé comme le « Shelter from the storm » du génial Dylan, fredonné toute ma course durant, entre deux respirations révélatrices d’une apoplexie imminente. Merci Bob.

Désormais abrité des intempéries mais sans aucune idée de la position de mes amis, pas plus que de celle du Chevy, je me précipite vers la carte murale sur laquelle clignote un point rouge jouxtant la mention « You are here ». Je suis ravi qu’ils me donnent ma position, désormais évidente mais j’aurais néanmoins préféré « Your friends are here », également avec un point rouge destiné à les désigner…

En conséquence, je ne peux compter sur la sagacité américaine, se limitant à la désignation du point où se trouve l’ensemble des personnes regardant la carte.

Des gens détrempés affluent de toutes parts. Ils s’entassent dans ce hall impropre à les recevoir et évoquent, dans leurs langues aussi variées qu’incompréhensibles, les aléas climatiques du GC. Ils dégoulinent, rient, pleurent, sollicitent, incapables semblent-ils, du calme olympien qui me caractérise (cette foutue modestie m’assaille de nouveau) bien que, je vous le rappelle, délesté de deux amis très chers, dont l’un gère le pot commun et l’autre détient le double des clés du Chevy (dont je suis toujours sans nouvelle).

L’épaisseur de mon sac à dos m’assure un espace vital dans le refuge improvisé que constitue désormais le « visitor center ». Balancé de droite et de gauche par de savants mouvements d’épaules, il m’autorise l’accès aux écrans de télévisions, tous dédiés à une météo refusant obstinément d’afficher autre chose que des éclairs et des « thunder storms ».

« Thunder storm » c’est bien ma veine…mon anglais lacunaire, outre qu’il me rappelle au désagréable souvenir d’une professeure acariâtre, interprète thunder comme une sérieuse aggravation de storm. Pauvres français, soumis de manière injuste à des thunder storms, eux qui assimilaient une catastrophe naturelle à une grève de la Poste ou de la SNCF…

Trêve de digression, il faut braver l’adversité, entreprendre quelque chose, lancer des recherches, comment dit-on plan ORSEC en anglais ? mes amis sont peut-être livrés aux mountain lions dont les dépliants mentionnent la présence dans le GC.

Je tente d’accéder à un ranger, très affairé à remonter une mèche définitivement rebelle à la position qu’il tente vainement de lui imposer. Je le détourne sèchement de son souci capillaire et l’interpelle quant à ma situation et celle de mes deux associés.

Il ne veut rien entendre de mon désarroi et du sentiment quasi gémellaire qui nous lie, mes alter ego et moi-même et, dans un élan de disponibilité et d’efficacité, conclut qu’il ne peut définitivement rien pour moi.

Dehors la pluie se déchaîne, des trombes d’eau limitent la visibilité, je ne perçois déjà plus le Grand Canyon Shop pourtant tout proche. Le ciel craque et se fend dans un vacarme assourdissant, accélérant les efforts déjà conséquents de dératés regrettant amèrement de ne pas suivre la prescription d’un footing par semaine.

Livré à la solitude du gardien de but au moment du penalty, je déambule comme une âme en peine dans le visitor center, ponctuant l’errance de vains espoirs d’apercevoir enfin mes amis, dont je vous rappelle que l’un détient l’argent du groupe et l’autre le double des clés de la voiture.

Je nourris le secret espoir que la thunder storm devienne storm puis, comme à notre arrivée, laisse place, sinon au soleil, pour le moins à l’arrêt de la pluie, qui me permettrait de rechercher le Chevy dans les méandres infinis des aires de stationnement du GC.

Mes amis penseront certainement que le véhicule constitue le point de ralliement définitif et incontournable. Je tente de me rappeler l’immatriculation du Chevy, bon tant pis je me souviens de sa couleur grise, c’est un repère important, bien qu’un taupe ou vert prairie m’eussent facilité la tâche…

Des pensées dérisoires me permettent d’oublier provisoirement l’infortune dont nous sommes les injustes victimes et le fait que je suis ici depuis une heure sans un début d’embryon de solution.

Je ne vois pas non plus d’issue à un positionnement judicieux en même temps qu’harmonieux de la mèche du ranger, visiblement aussi obstinée que la tempête extérieure.

Le ciel gris vire au noir, à la nuit précoce dont la perspective certaine finit d’éteindre le reste de flamme qui m’anime. Serons-nous livrés aux caprices d’une nature hostile, à l’inconséquence des rangers du parc, loin de notre ambition ternaire d’un agréable séjour américain, sans outrances naturelles et sans faune hostile, dont notre cher pays nous préserve définitivement.

Pas nous, pas aujourd’hui, pas maintenant, en plein bonheur ! Nous sommes parvenus à nous départir de nos femmes et j’interprète le niveau de cette performance comme bien supérieur à ce que la nature peut nous opposer.

Je me reprends finalement, redresse mon dos voûté par le poids d’un sac bien inutile et de la cinquantaine naissante. Je rejoins le sas du « visitor center », bien décidé à mettre un terme heureux à une aventure dont les contours tiennent cependant en haleine un certain nombre de lecteurs désoeuvrés.

Poussé dans mes derniers retranchements et contraint à l’urgence, je dégaine finalement l’arme suprême: mon iphone. La perspective d’un tarif déraisonnable n’altère en rien mon engagement. Je suis paré à une dépense d’ordinaire inconsidérée à dessein d’en finir avec l’insupportable attente et de retrouver, peut-être, le pot commun dont un de mes amis est en charge.

Mais le réseau est indisponible, la wifi inexistante, les rangers déconnectés et Steve Jobs est mort. L’espoir né de la perspective téléphonique s’éteint en même temps que mon iphone, las de mes vaines sollicitations tout azimut pour communiquer avec mes compagnons.

Mes élucubrations téléphoniques m’ont détourné de l’évolution de la tempête, semble-t-il revenue à de meilleurs sentiments. Je me réjouis d’un ralentissement notoire de la pluie et commence à envisager de nouveau une course effrénée vers les parkings, en quête du Chevy, abritant peut-être mes deux acolytes.

Je quitte le « visitor center » et, devant les yeux éberlués de dizaines de témoins incrédules, me lance d’une foulée saccadée en direction des parkings. Je ponctue ma course autant que possible des abris dérisoires qui se présentent ça et là, avec pour seule ambition de protéger mon matériel photo. En effet, plus aucun espoir n’est permis pour mon brushing du matin en dépit d’une propension à se maintenir qui ferait bien d’inspirer la mèche du ranger.

Je crois avoir pris la bonne direction, oui c’est certain, le Chevy est là, un parking puis deux, le troisième sera le bon me dis-je… tous les véhicules sont gris, la pluie s’éternise, altère ma vision. Je m’arrête enfin, reprends mon souffle puis repars de plus belle, porté par l’énergie du désespoir.

Les parkings se sont vidés, et celui que j’atteins maintenant me révèle enfin un Chevrolet gris mais est-ce le mien ? En possession d’un jeu de clés, j’actionne déjà la télécommande, pour l’instant sans effet. Je maintiens ma course et continue de presser frénétiquement l’interrupteur d’ouverture des portes.

Alors que J’accède au véhicule, les feux s’allument en même temps que s’ouvrent les portes, cédant à ma pression compulsive de la télécommande. Dans un élan de soulagement, J’ouvre enfin le coffre destiné à recevoir mon sac à dos et reprends mon souffle à l’abri du haillon.

Le « ça va ? » Que j’entends alors me fait relever la tête et constater la présence d’un de mes compagnons, à l’arrière du Chevy, torse nu et en caleçon. Je crois immédiatement à une rencontre fortuite, à une de ces pulsions que des circonstances exceptionnelles peuvent engendrer…

Mon lectorat se limitant très provisoirement à la famille et aux amis de l’intéressé, il est vraisemblable qu’aucun d’eux n’imagine une infidélité de sa part. En père dévoué et mari comblé, il n’aura pas cédé à quelque pulsion, quand bien même en fut-il la cible.

En effet, la réalité, beaucoup plus terre à terre, ne sert pas l’exaltant récit de cette aventure incroyable, dont la seule évocation ferait frémir l’aventurier le plus accompli. Mais, l’honnêteté intellectuelle me contraint à la vérité, quel que soit le banal susceptible de la caractériser.

Trempé jusqu’aux os, mon ami a tout simplement ôté ses vêtements mouillés pour les remplacer par des secs, immédiatement extraits de la valise placée dans le coffre du véhicule de location. S’agissant d’un roadtrip, les bagages nous accompagnent quotidiennement dans nos pérégrinations américaines.

Nous sommes finalement deux à avoir pu rejoindre le véhicule repère et nous commençons à échanger quant à nos parcours réciproques ayant permis cet exploit salvateur. Des rires benêts et quelques cookies bon marché nous délivrent finalement du désagrément vécu.

Alors que nous nous interrogeons à propos du troisième comparse, dont je vous rappelle, et ce sera la dernière fois, qu’il détient le pot commun, la porte passager du SUV embué s’ouvre violemment et nous constatons de la façon la plus inattendue, sa présence rassurante à nos côtés. Il est sec comme un coup de trique ; sa prévoyance et son anticipation l’ont rapidement conduit à un abri proche du lieu de stationnement. Dépourvu de clés de voiture, il a attendu notre retour.

Le trio, de nouveau réuni, peut retourner à de nouvelles aventures et quitte finalement le parc infernal, sous les dérisoires remerciements d’une jolie ranger, émoussée par la quasi nudité d’un des trois occupants du véhicule.

Le retour à Williams se fait sous un beau soleil. Demain est un autre jour qui nous conduira finalement vers le désert d’Arizona et Mojave, presque sans encombre…

Mais, au fait, je vous ai parlé de la panne d’essence dans le désert deMojave par 43 degrés de température affichée ??